lundi 9 août 2010

Aris Fakinos

Cela faisait plusieurs années que je pensais à lire ou relire des ouvrages d'Aris Fakinos, auteur que j'avais eu la chance de rencontrer lorsque j'étais au collège, puisque notre professeur de lettres l'avait invité après nous avoir fait travailler sur le Récit des temps perdus, qui est peut-être son roman le plus connu.

J'avais appris qu'Aris Fakinos était mort en 1998, en France, où il "résidait" (alors qu'il "vivait" en Grèce se plaisait-il à dire). Né en 1935 à Maroussi, en Attique, Aris Fakinos avait été brièvement enseignant avant de se tourner vers le journalisme et l'écriture. Avec le coup d'Etat des colonels, il fut contraint à l'exil et c'est en France qu'il posa ses valises. Alors qu'il était parfaitement bilingue, il continuait à écrire en grec, l'essentiel de son oeuvre ayant été traduite par sa compagne (et nul doute qu'il devait y mettre sa patte).

Quand nous avions étudié le Récit des temps perdus, j'étais en 4ème et j'avais été séduit par cette écriture simple au service d'histoires particulièrement soignées. Je me rappelle avoir lu d'autres de ses ouvrages (généreusement prêtés par l'enseignante en question).

Au hasard d'un passage dans une librairie parisienne connue pour vendre aussi des disques, des DVD, du matériel informatique et plein d'autres choses dans les sous-sols du Forum de Halles, j'ai donc récemment trouvé ses trois derniers romans publiés en France et en français. Il faut dire qu'il n'est pas très aisé de se procurer les livres d'Aris Fakinos, même si j'en attends trois autres que mon facteur devrait me livrer cette semaine.

Les trois derniers livres d'Aris Fakinos constituent presque une trilogie. Qui débute avec La Citadelle de la Mémoire (1992), se poursuit avec La vie volée (1995), et se conclut avec Le maître d'oeuvre (2000, édité en français après le décès de l'auteur).

La citadelle de la mémoire raconte la résistance d'une petite ville d'Epire, Paliokastro, face à l'occupation ottomane, en 1789. La ville résiste depuis toujours et le sultan a décidé d'envoyer Selim pacha, son meilleur stratège, pour raser la ville et exterminer ses habitants. En un mot, effacer Paliokastro de l'Histoire. En parallèle au récit de ce siège, le narrateur raconte, deux siècles plus tard, ses recherches dans la bibliothèque d'un monastère de la région. Il y retrouve, écrite en marge d'un évangile, la chronique d'Isidore, moine et bibliothécaire à l'époque du siège. Au-delà de l'histoire de Paliokastro, et du thème récurrent chez Aris Fakinos du temps qui passe, et d'une méfiance non pas envers la modernité, mais envers la modernité pour la modernité et la marchandisation de l'histoire et de la culture, Aris Fakinos nous met en garde contre ceux qui veulent faire table rase du passé, ceux qui veulent abrutir la pensée, en bref, ceux qui limitent notre liberté et notre dignité.

La vie volée revient sur l'histoire de la Grèce contemporaine, en suivant l'itinéraire d'Anestis, militant communiste et résistant. Sitôt sortie de la domination nazie, la Grèce, loin devenir la démocratie espérée, devient un protectorat anglais qui ne dit pas son nom, avant de sombrer dans la guerre civile, puis de connaître la dictature des colonels, avec quelques épisodes démocratiques. Arrivé à la fin de sa vie, Anestis va connaître, en 1989, la destruction ordonnée par le gouvernement grec des archives de l'Asfalia, la police politique. Anestis récupère son dossier et en le parcourant, retrace sa vie, alors qu'il se voit confronté aux bouleversements qui suivent la chute du Mur de Berlin et la fin du communisme soviétique. On retrouve toujours le thème de la mémoire, qu'il faut préserver, et la méfiance d'Aris Fakinos envers le "nouvel ordre mondial" et la "pensée unique universelle".

Enfin, Le maître d'oeuvre nous replonge dans la Grèce de la fin du XVIIIème siècle. Au nord du pays, près des Balkans, l'architecte Nikitas Tsiakas persuade les notables de la ville isolée de Kéfalokhori de financer la construction d'un pont de sa conception qui devrait enfin désenclaver la cité. Plusieurs tentatives ont échoué dans le passé mais le maître d'oeuvre est confiant. En parallèle, le narrateur, qui vit dans la Grèce contemporaine, fait des recherches sur l'architecte et son projet fou, et il se rend dans ce nord du pays, où la situation est tendue depuis la fin des dictatures des Balkans. L'architecte est en contact avec les esprits soucieux de réforme et de révolution en France et ailleurs, et il espère que son ouvrage va apporter les Lumières dans cette région de la Grèce, soumise de loin à l'empire ottoman. Mais, le pont ressemble plutôt à une boîte de Pandore que son concepteur va chercher, avec une poignée de fidèles, à refermer.

Les thèmes abordés par Aris Fakinos sont toujours profondément enracinés dans l'histoire grecque. Il n'en oublie cependant pas de replacer la Grèce dans un ensemble plus vaste, soulignant l'ambiguité de ce pays pas vraiment en Occident, et pas tout à fait en Orient. D'une écriture simple, sobre et accessible, ces trois oeuvres sont des incontournables de l'auteur, reconnu comme l'un des grands écrivains grecs contemporains.

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