samedi 16 juin 2012

Fontenoy ne reviendra plus

Entre récit et biographie, ce superbe livre de Gérard Guégan, récompensé par le Renaudot Essai 2011, évoque Jean Fontenoy, écrivain presque oublié, qui pourrait faire penser à un Tintin alcoolique et opiomane.

Né pauvre dans une famille de Seine et Marne en 1898, jean Fontenoy va passer du communisme trotskiste au nazisme après un détour  par le bolchévisme anarchique.

Fondateur de l'agence Havas dans la Chine de Tchang KaÏ-chek, on le retrouve peu de temps après à Moscou, où il se fait anti-stalinien, anti-soviétique, et d'où il est chassé rapidement. Exemple type de ces intellectuels d'extrême-gauche qui passeront avec armes et bagages au fascisme et au nazisme le plus fanatique, Fontenoy est la figure même du salaud. Un salaud dont on se prend toutefois à aimer la vie exaltée, en révolution perpétuelle. Engagé dans la LVF mais fasciné par la puissance économique et culturelle des Etats Unis, Jean Fontenoy est au final un homme pétri de contradictions les plus extrêmes,  comme une incarnation de cette France de Vichy où les cartes sont battues et rebattues sans cesse (les communistes attentistes avant d'entrer en résistance, les monarchistes d'extrême droite ralliés de la première heure à De Gaulle). Suicidaire, il se tue probablement en avril 1945, à cent mètres des chars soviétiques qui investissent Sigmaringen, dernier refuge allemand des collabos français.

Formidablement documenté et précis, le récit de Gérard Guégan est le portrait d'un fou génial miné par son désespoir, servi par un style impeccable, et une claire mise au point sur cette France intellectuelle des années 1925 / 1945. 


samedi 9 juin 2012

Dans l'abîme du temps

Nouvelle tardive dans l'oeuvre de Howard Phillips Lovecraft, Dans l'abîme du temps, est parmi les textes les plus aboutis de l'auteur fantastique américain.

Sous la forme d'une lettre du professeur Nathaniel Wingate Peaslee à son fils, le texte, par la technique du flash-back, raconte les phénomènes surnaturels qu'a subis ledit professeur. Frappé d'amnésie, Peaslee relate comment il a pu, peu à peu, recouvrer la mémoire, et comprendre ce qu'il était devenu pendant cinq années durant lesquelles sa personnalité avait changé radicalement. Il en vient à la conclusion que son corps était parasité par une entité supérieure, dotée de connaissances immenses sur le passé et l'avenir de l'humanité. Quand Peaslee reprend possession de son corps, il va vite commencer à faire des rêves durant lesquels il pense revivre ce qu'il s'est passé durant ces cinq années. Cartésien, Peaslee refuse d'abord de voir autre chose dans ces rêves que la manifestation de son ancien état amnésique. Très rapidement cependant, il apprend qu'il n'est pas la seul, de par le monde, à avoir subi ce genre de phénomène. C'est alors qu'il entreprend une voyage en Australie, à l'invitation d'un chercheur qui a découvert les ruines d'une civilisation. Ces ruines ressemblent à celles que Peaslee voit dans ces rêves. Il est ainsi persuadé qu'une porte menant aux cités des entités parasites (la Grand-Race) existe et qu'elle n'est pas, ou plus, gardée.

Ce qui frappe dans le texte de Lovecraft c'est la dominance de deux thèmes : l'architecture et les sciences exactes (abondance de données géographiques particulièrement précises). Cet aspect certain, raisonnable, scientifique du texte ne fait que mieux souligner le décalage avec le monde fantasmagorique que dépeint Lovecraft. 

Tardif, le texte fait souvent référence au système mythologique imaginé par Lovecraft, Le mythe de Cthulhu : Université de Miskatonic, Grand-Race de Yith, Necronomicon d'Abdul Alhazred...

A noter enfin, au début de la nouvelle, une référence à la Théorie de la relativité d'Albert Einstein. Lovecraft écrit ainsi à son propos qu'elle « allait vite ramener le temps à l'état de simple dimension »...

Un des textes à lire pour approcher l'oeuvre monumentale de l'auteur américain.

Au-delà des pyramides

Premier livre publié de Douglas Kennedy, en 1988, Au-delà des pyramides n'est sorti en France qu'en 2010, alors que l'auteur est déjà connu et reconnu.

Dépité par ses débuts poussifs de dramaturge entre Dublin et Londres, Kennedy proposa ce projet de récit à un agent littéraire qui lui fit confiance et lui accorda une avance de 3000 livres sterling. 

Kennedy, qui avait déjà séjourné en Egypte en 1981, y revient donc en 1985 pour un séjour anti-touristique, loin des cartes postales. L'Egypte de 1985 c'est celle qui, après l'assassinat de Sadate, commence une période hybride, entre conservatismes, paranoïa militaire, montée des fondamentalismes, mais aussi ouverture au capitalisme, essentiellement américain. Bref, un pays pétri de contradictions.

Récit alerte, souvent drôle, pas si daté que cela, Au-delà des pyramides laisse déjà entrevoir l'écrivain efficace qu'est devenu Douglas Kennedy.

Un beau récit de voyage.