jeudi 29 décembre 2011

Retour à Killybegs

Finaliste malheureux avec Mon traître du Prix du Livre Inter en 2008 (il avait été battu d'une voix, celle du Président du Jury, par Henri Bauchau avec Le Boulevard Périphérique), Sorj Chalandon nous est revenu à la rentrée littéraire de septembre (oui, j'ai du retard...) avec ce Retour à Killybegs, qui a obtenu un très mérité Grand Prix du Roman de l'Académie Française.

Plus qu'une suite à Mon traître, Retour à Killybegs est l'histoire depuis le point de vue du traître. L'histoire de l'Irlande du XXème siècle, l'histoire de l'IRA (sans occulter la position trouble de l'IRA face au nazisme), l'histoire de l'oppression, l'histoire des dérives, et enfin l'histoire du traître, Tyrone Meehan, qui trahit entre lassitude de la guerre, volonté d'avancer, confort matériel...

Meehan, héros républicain adulé et respecté, a plus de 80 ans lorsqu'on apprend qu'il a trahi la cause républicaine depuis près de 25 ans. Il se retire à Killybegs, en République d'Irlande, berceau de sa famille, et il attend que la mort arrive, violente ou pas. Il a le faux espoir que le processus de paix le protégera, que ses anciens compagnons d'armes comprendront. C'est sans compter avec les scissions multiples du mouvement armé irlandais, entre partisans d'un compromis, et volontaires qui ne vivent que par la guerre.

Chalandon s'interroge et nous interroge : qu'est ce qu'un héros, un traitre, un lâche, en période de guerre ? Est il possible ne rien choisir ?

Joliment construit, admirablement écrit, dense, épuré, ce roman de Sorj Chalandon est à mettre en toutes les mains.

La compagnie des menteurs

Élu meilleur roman historique de l'année 2008 par le New Yorkshire Times, La compagnie des menteurs, de Karen Maitland, usurpe quelque peu sa récompense.

En 1348, l'Angleterre est ravagée par la pestilence, combinaison probable des trois pestes (bubonique, pulmonaire, scepticémique). Neuf personnages, tous plus ou moins en fuite, vont tenter de monter vers le nord, pour devancer le fléau, et espérer ne pas être atteints avant l'hiver, dont le froid est susceptible de stopper la contagion. Tous ces personnages ont un secret, et tous sont tentés de mentir pour le protéger. Mais très vite, l'un d'eux est retrouvé pendu. La mort rôde, il faut avancer et savoir si le meurtrier est parmi les compagnons avant qu'il ne soit trop tard.

Si l'on excepte certains passages qui lorgnent un peu trop vers la fantasy à la sauce Tolkien, La Compagnie des menteurs est un honnête roman policier historique, très noir. Plus que l'intrigue et les secrets des protagonistes, l'intérêt réside dans un bonne description de l'Angleterre du milieu du XIVème siècle, même si l'aspect politique est eludé.

On regrettera cependant une narration un peu lente et un peu cliché : les méchants sont vraiment très méchants, les sages sont très sages et les femmes enceintes toujours en train de pleurer...

Il reste au final un bon roman d'ambiance, qui prend le temps de poser ses jalons, à la traduction très agréable, mais qui tend trop souvent à vouloir faire du sous-Umberto Eco, sans parvenir bien sur à égaler le maître italien.

Contes d'amour, de folie et de mort

Glaçant. Tel pourrait être l'un des premiers adjectifs à venir à l'esprit après la lecture de la quinzaine de nouvelles qui composent ce recueil sous la plume du grand écrivain uruguayen Horacio Quiroga.

Si les textes du sud-américain font inévitablement penser aux nouvelles fantastiques de Maupassant, ils s'en distinguent par un aspect plus froid, plus terriblement normal. Chez Quiroga, pas de monstre tel un Horla, tous les personnages sont des êtres ordinaires, confrontés soudainement à l'étrangeté. Le tire du recueil pourrait faire penser à des histoires cloisonnées entre amour, folie et mort. Il n'en est bien évidemment rien. Pour Quiroga, amour, folie et mort sont intimement mêlées, indissociables.

Le plus glaçant, dans ces histoires, c'est de se dire que tout pourrait être possible, sinon vrai : quatre frères idiots qui égorgent leur sœur, un comptable qui se fait dévorer par les fourmis rouges, un fleuve indomptable, tout est plausible, presque normal, jusqu'au petit détail qui fait basculer le récit dans le fantastique.

Des nouvelles froides donc, mais non dénuées d'humour. Un peu en opposition avec la vie tourmentée de Quiroga : son père s'est probablement suicidé, son beau-père se suicide devant lui, sa mère se suicide et il tue un ami par accident (à vérifier : suicide de sa sœur).

Un monument de la littérature sud-américaine, à lire sans réserve, sauf à habiter une maison hantée...