mardi 25 janvier 2011

La carte et le territoire

Quand elle m'a tendu le paquet dans lequel était soigneusement emballé mon cadeau d'anniversaire (oui, ça remonte, j'ai du retard dans mes lectures), Hélène m'a dit : "J'ai pris un risque". Elle en avait déjà pris un avec Zone, l'année auparavant, mais ça en valait la peine.

Donc, en ouvrant mon paquet annuel (c'est une sorte de rituel entre nous, parce que bon on a un peu passé l'âge de faire des goûters d'anniversaire), j'ai eu la surprise de trouver le dernier roman du plus célèbre des écrivains neurasthéniques français vivants.

Comme je n'avais jamais rien lu de Houellebecq, plus par esprit de contradiction que par réelle volonté, j'ai rapidement commencé la lecture des 400 pages récompensées par le Goncourt 2010.

On peut légitimement être assez méfiant avec les prix littéraires de professionnels, puisque c'est souvent du copinage, de l'entre-soi, et du renvoi d'ascenseur, mais il ne faut pas oublier que certains romans primés par le Goncourt sont particulièrement réussis. Dans les "récents" (les quinze / vingt dernières années) on pourrait citer Rouge Brésil ou encore La Bataille, de Patrick Rambaud qui est un vrai beau roman historique, doublé d'un réel talent de pastiche.

Donc je décidai, en ouvrant La carte et le territoire, de le lire sans a priori, du moins autant que cela m'était possible.

Le livre n'est pas une déception. Il est plutôt bien conçu dans sa forme, et le thème de l'artiste face à son oeuvre est, sinon original, plutôt bien amené. Le style est globalement simple, parfois un peu trop, le vocabulaire est courant (loin des pitreries pédantes d'Eric Laurrent par exemple), voire un peu trop là aussi.

Bon, il y a juste la dose minimale de provocation à la Houellebecq : les escorts, la dope, l'alcool, un auto-portrait tout en auto-dérision trash, les peoples...

A propos des peoples, justement, c'est là que le roman peut s'avérer gonflant : trop de name-dropping... il est d'ailleurs amusant de voir que Houellebecq a affublé un des personnages (secondaire le personnage, il s'agit du patron d'un café du quartier du héros) du nom de Claude Vorilhon... qui est le nom de naissance de Raël, le gourou de la secte qui attend les ovnis en partouzant à qui mieux mieux.

Inutile de revenir sur l'intrigue, les médias en ont assez parlé.

Un risque alors ? Et bien pas vraiment, car avec ce roman, Houellebecq n'en prend pas beaucoup.

A moins qu'il ait pris le risque de ne pas en prendre, mais là ça devient trop complexe pour moi...

dimanche 9 janvier 2011

Les croisades

Publié chez Evergreen, dans la collection Histoire universelle, Les Croisades, sous la direction de Thomas F. Madden, professeur d'histoire à l'Université de St Louis aux Etats-Unis, entouré d'auteurs universitaires aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, est un très honnête ouvrage, particulièrement bien construit et richement illustré.

Si les auteurs sont parfois un peu rapides (en 200 pages il faut synthétiser...), il faut noter la très bonne idée de ne pas s'en tenir aux Croisades en Terre sainte. L'ouvrage laisse une large place aux croisades en Europe du Nord, à la Reconquista, aux hérésies, aux croisades populaires et aux croisades politiques.

Quelques petites coquilles d'imprimerie sont compensées par la présence d'une chronologie, et surtout d'une petite bibliographie d'ouvrages en français pour ceux qui voudraient approfondir le sujet.

A conseiller sans réserve.

Le livre de Dave

Attention, chef d'oeuvre. Le livre de Dave, de Will Self, est un roman complètement dingue, totalement délirant, terriblement travaillé, mais surtout une formidable performance, tant pour l'auteur que, et surtout, pour le traducteur.

Car la moitié du livre est écrite dans une langue nouvelle, un anglais abâtardi par cinq cents ans de langage SMS, d'argot et de néologisme. Alors, bravo au traducteur, qui rend parfaitement l'intention de l'auteur.

Cette langue nouvelle et décadente, c'est celle des descendants des survivants du grand déluge qui a englouti le monde, cinq cents ans plus tôt. Et ces survivants ont trouvé, enfoui dans la terre, un livre, le Livre, qui devient leur bible, leurs lois, la seule ligne de conduite à tenir.

Le problème est que ce livre a été écrit par Dave, chauffeur de taxi londonien de nos jours, en lutte contre tout le monde et contre lui-même, qui connaît de sérieux problèmes psychiatriques, et qui vomit dans ce livre toute la haine qu'il éprouve, notamment contre son ex-femme qui lui a enlevé son fils unique.

Cinq cents ans plus tard, les survivants appliquent à la lettre les délires de Dave : séparation stricte des hommes et des femmes, enfants élevés à tour de rôle (c'est la gardalternée), les opaires (jeunes femmes qui s'occupent des enfants en bas âge), importance de la Connaissance (itinéraires que les chauffeurs de taxi londoniens doivent connaître par coeur, qui deviennent une stricte délimitation du territoire).

L'histoire est alternée : d'un côté la vie contemporaine de Dave, sa descente aux enfers (avec des allers-retours dans la chronologie, mais sans que ce soit déstabilisant), et de l'autre, l'aventure, cinq cents ans plus tard, du jeune Carl Symun qui fuit le Ham (lieu de vie des survivants), et remet en cause la Loi, à la recherche d'un autre livre, plus tolérant.

A noter la présence en fin d'ouvrage d'un lexique qui aide bien, surtout au début. Quelques exemples de mots :
Evian = eau
MadeinChina = création
Chauffeur = prêtre
Piaule à connard = palais

Un livre pas facile mais jubilatoire. Un grand délire vraiment novateur, qui sait garder le lecteur hors de l'eau(les récits contemporains permettent de faire une pause, de revenir au réel), bien loin de l'auto-fiction neurasthénique ou autres écrits sur l'écrit qui ne s'écrit pas parce que bon.