vendredi 22 janvier 2010

Zone

Grosse hésitation avant de commencer ce pavé. Il a une réputation qui le précède... 500 pages sans point. Ou presque (une petit incise a une forme traditionnelle).

La question est donc, d'abord, de savoir si c'est simplement un texte rédigé le plus normalement du monde au traitement de texte, auquel l'auteur aurait enlevé les points a posteriori (car clairement, parfois, on se demande bien pourquoi il fait l'économie du point), ou alors un moyen littéraire destiné à autre chose qu'à faire parler du bouquin.

Personnellement je suis partagé. Le livre est un monument de références, d'érudition même.

Quelques mots sur l'histoire, car, fort heureusement il y en a une, ce qui éloigne définitivement ce livre de La Modification de Butor, à laquelle certains ont cru pouvoir le raccrocher au prétexte que le narrateur prend le train pour aller de Paris à Rome via Milan (alors, Agatha Christie, avec son Crime de l'Orient-Express, faisait, elle, du Nouveau Roman sans le savoir, nananère) :

Francis Servain Mirković, le narrateur de Zone, doit rejoindre la capitale italienne afin de remettre à un représentant du Vatican une mallette contenant de précieuses archives amassées au cours de quinze ans de carrière comme agent de renseignements, pour "un étrange service Boulevard Mortier", que l'on devine être la DGSE. Après cet échange, Francis doit recommencer une nouvelle vie sous l'identité d'Yvan Deroy, "schizophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée". Seulement, le temps du trajet, ponctué par les gares qui défilent (Milan, Lodi, Parme, Modène...) devient celui du souvenir et du questionnement, douloureux, puisque "tout est plus difficile à l'âge d'homme".

Alors, quoi ? Un très bon roman, cela ne fait guère de doutes. Il faut être courageux pour le lire (notamment si on tient compte du fait qu'il est très difficile de s'arrêter quand il n'y a pas de point). Mais aurait-il été moins bon si la ponctuation avait été plus classique ? Pour moi, non, bien au contraire, on aurait eu alors dans les mains un chef d'oeuvre.



Hard Times - Histoires orales de la grande dépression


Grande figure de la gauche radicale américaine, Studs Terkel, décédé en 2008, était journaliste mais surtout un spécialiste des histoires orales.

Hard Times est le second ouvrage proposé en français. Ce n'est pas un livre d'Histoire, c'est un livre d'HistoireS. A travers les souvenirs de ceux qui ont traversé la période de la Grande Dépression, consécutive à la Crise de 1929, Studs Terkel dessine un monde américain marqué par la précarité, l'individualisme, mais aussi par la solidarité.

L'ouvrage est découpé en thèmes, et peut se reposer facilement (les récits sont généralement courts). Pour mieux le reprendre ensuite. Car, évidemment, il y a des redites, c'est inhérent à l'exercice (mais cela permet aussi de comprendre la hiérarchisation des souvenirs et des priorités en fonctions des interviewés).

Ce qui est très intéressant dans le livre est qu'il fait une belle part à l'Amérique rurale (alors que nous sommes très habitués à l'Amérique urbaine), et qu'il couvre un large champ de catégories sociales.

Au final, par la qualité de ses entretiens, Studs Terkel parvient à tisser le lien entre histoire sociale et histoire humaine.

L'édition française est rehaussée de belles photos de Dorothea Lange, mandatée à l'époque par la Farm Security Administration.

L'étoile du matin


Prix Goncourt en 1959, André Schwarz-Bart avait décidé de ne plus publier depuis 1972.

L'étoile du matin est une oeuvre posthume, avec une introduction de la veuve de l'auteur qu'il ne faut surtout pas passer.

Le livre s'ouvre en enquête historique, avec une jeune chercheuse dans les archives du mémorial de Yad Vashem. Puis, très vite, il se transforme en conte, en fable, en récit quasi-mythique. Sauf que, petit à petit, il va falloir raconter l'horreur. Et on sent bien que les mots manquent pour raconter l'horreur et l'enfer.
Avec Haïm, le petit juif de Podhoretz, qui va survivre aux pogroms, au ghetto de Varsovie et à Auschwitz en jouant de la flûte, la musique occupe une place centrale. D'abomination en horreur, de catastrophe en cauchemar, d'absurdité en tragédie, surnage une indéfectible foi en la vie, en cet amour qui permet à une femme et à un homme de donner naissance à un enfant.

Enfin, et au-delà du récit singulier sur la Shoah, l'auteur se pose la question de savoir si un écrivain écrit pour être publié. André Schwarz-Bart avait répondu pour lui par la négative. Néanmoins, sa veuve a eu la bonne idée de publier ce texte superbe, où chaque mot a été soigneusement pesé et médité. Sans doute un des ouvrages majeurs de l'année 2009.

La chute ou l'empire de la solitude.


Non, je ne fais pas une fixation sur le thème de la chute. Le hasard a fait qu'après La chute d'Hypérion, c'est le foisonnant livre de Dominique de Villepin qui m'est venu dans les mains.

Et c'est une bonne chose. Ce ouvrage, fort bien documenté, enrichi d'une solide bibliographie, est conduit brillamment suivant un plan à la fois chronologique et thématique particulièrement soigné.

On connaît l'histoire et sa fin, mais il n'empêche, la mise en scène est habile, les personnages superbement dépeints : l'Empereur, bien sûr, mais aussi Fouché, Talleyrand, Koutouzov, Ney, Murat, Metternich et Marmont dans le rôle du traître. Sur fond de guerre d'Espagne et de campagne de Russie, il est question de la solitude du politique face au conservatisme et aux duplicités avec l'idée que «le temps du pouvoir n est jamais celui de la postérité».

Un très bel ouvrage, qui montre bien qu'après 1807 Napoléon est plus empereur que général (ce qu'il redeviendra durant la campagne de France, puis lors des Cent Jours). DDV insiste aussi, à raison, sur les effets d'une guerre qui est devenue une guerre de conquête et d'oppression, alors qu'elle a débuté comme guerre de défense (et d'ailleurs la campagne de France retrouve ce souffle de guerre nationale, même si l'état des armées ne pouvait guère faire illusion).

Un ouvrage majeur pour qui veut apprécier l'épopée napoléonienne dans sa complexité et ses contradictions, servi par une plume brillante et alerte. Un ouvrage qui, bien sûr, dessine en creux le portrait idéal de "l'homme d'Etat".


La chute d'Hypérion


Comme son nom le laisse supposer, La chute d'Hypérion, est la suite d'Hypérion.

La Chute d'Hypérion raconte l’arrivée des pèlerins dans la vallée des Tombeaux du Temps et leur confrontation individuelle avec le Gritche. Parallèlement, le roman développe largement l'aspect politique et tactique de la guerre contre les Extros qui sévit au-dessus d’Hypérion et s’étend inexorablement à toute l’Hégémonie. Après n’avoir été qu’un personnage secondaire dans Hypérion, la Présidente Meina Gladstone prend dans La Chute d’Hypérion toute sa dimension politique et philosophique. Peu à peu se dessine une machination qui vise à exterminer l'humanité en utilisant les Extros.

Cette suite est de facture nettement plus classique que le premier volume. Et, à mon sens, moins réussie. Si la lecture est plus limpide et offre une compréhension plus globale de ce qui a pu se passer dans le premier roman, il ne reste au final qu'un bon roman de SF construit comme un thriller (Dan Simmons va d'ailleurs écrire par la suite des thrillers noirs à la bonne réputation). A signaler toutefois l'étonnante actualité du thème de la mise en réseaux, largement développée dans les deux ouvrages, écrits à une époque où internet n'était encore que très théorique.